Mediterranean Garden Society
Société des jardins méditerranéens

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Manifeste pour les jardins méditerranéens

Le jardin méditerranéen, né d’une vieille logique paysanne, est bien plus qu’un simple jardin d’agrément: il répond à de multiples besoins et offre en toute saison des plaisirs variés. Il était frugal et productif; il devient écologique, gourmand, créatif, participatif.

Il permet de bien vivre en harmonie avec la terre, sans décor factice ni consommation effrénée. Surtout, il témoigne d’une alliance heureuse entre l’homme et la terre, qui perdure depuis des millénaires.

De même que la cuisine méditerranéenne, issue elle aussi de pratiques, populaires, est imitée aux quatre coins du monde sans rien avoir perdu de ses qualités ni de sa diversité, le jardin méditerranéen est adapté aux besoins de notre temps.

Remettons-le à l’honneur, dans sa région d’origine, bien sûr, mais aussi au-delà des rivages de la Méditerranée.

Louisa Jones, Mars 2012. Actes Sud.

Histoire du jardin méditerranéen: nouveaux apports
par Louisa Jones

Les dix dernières années ont vu historiens et écologues mettre en question de façon radicale toutes les idées reçues sur l'utilisation du territoire méditerranéen depuis la préhistoire jusqu'à nos jours. Tous s'accordent pour reconnaître à la façade méditerranéenne sa propre identité, qui englobe une grande diversité physique et culturelle. Travaillant indépendamment, plusieurs scientifiques sont arrivés à des conclusions extraordinairement similaires qui doivent aussi affecter la façon dont nous appréhendons les jardins méditerranéens - passés, présents et futurs. Quiconque jardine aujourd'hui près de la Méditerranée devrait se rendre compte que le moindre lopin de terre y a déjà été cultivé par des êtres humains depuis plusieurs millénaires. Le romancier anglais Ford Maddox Ford a évoqué ce fait en 1935, "La nature dans le midi est une série de petits carrés de terre ocre, recuits par le soleil ... c'est une terre chérie dont chaque lopin a été retournée diligemment et chaque branche taillée avec des soins infinis jusqu'à l'aimer comme un enfant dont on a suivi d'année en année l'épanouissement.' Tous ceux qui travaillent la terre aujourd'hui dans le contexte méditerranéen, cultivateurs aussi bien que jardiniers, ont en commun un héritage, et souvent un logique, même de nos jours.

Les auteurs du livre The Mediterranean Basin - Biological Diversity in Space and Time partagent la vision de Ford Maddox Ford: "Nulle part ailleurs que dans la Méditerranée la nature a modelé à ce point les hommes et les hommes ont à ce point influencé la nature. Les pressions humaines sur les écosystèmes méditerranéens existent depuis si longtemps ... que l'activité humaine devrait être considérée comme un facteur écologique essentiel de l'aire méditerranéenne." La grande surprise est que l'humanisation des paysages naturels y a effectivement augmenté la bio-diversité. A un degré supérieur en fait à ce que la zone climatique, entre tempérée et tropicale, ou la complexe histoire géologique pourraient expliquer. À une époque où on nous enjoint de "laisser une trace légère" sur la terre, c'est presque un choc d'apprendre que le bilan de ces millénaires d'intervention humaine, en dépit de nombreux désastres passés et présents, n'ont pas été entièrement mauvais. Plutôt le contraire.

Le haut degré de bio-diversité dans la région doit beaucoup à la fragmentation caractéristique de l'aire. Le choc de trois continents qui a créé la mer intérieure a produit une mosaïque de paysages qui place côte à côte montagnes et déserts, avec de nombreuses îles. Cette gamme exceptionnelle d'habitats, "tous finement distingués par des topographies locales et des types de sol' est accompagnée "d'un filigrane compliqué de micro-climats' liés à l'altitude, la pluviosité, la déclivité, l'exposition, le type de roche mère, la distance de la mer. Les conditions météorologiques en Méditerranée sont souvent extrêmes et et marquées par une variabilité supérieure à celle des autres zones - au cours des siècles, ou comme le remarquent souvent les jardiniers, au cours d'une même journée. Y cultiver la terre c'est tolérer les inondations et le vent aussi bien que la sécheresse.

Les communautés humaines ont survécu, nous disent les auteurs de The Corrupting Sea: a Study of Mediterranean History, en diversifiant les ressources. Celles-ci incluent les cultures agricoles et maraîchères mais aussi et tout autant, le pâturage, la culture du fourrage, et la transformation de toutes les ressources offertes par l'environnement. Le commerce par la mer, local ou lointain, a été une autre précieuse ressource depuis les temps immémoriaux. Le poète Hésiode décrit les paysans qui dans la Grèce archaïque labouraient leurs champs en hiver et fendaient les mers en été. La manufacture locale de petits objets a toujours été un élément de la vie des villages méditerranéens - du cuivre et de l'argent à la poterie et à la soie. Le village en autarcie coupé du monde est, semble-t-il, un autre de ces clichés dont il faut se débarrasser, même en région montagneuse. La masse de témoignages qui viennent renforcer cette thèse est impressionnante et fascinante en soi. Voyez par exemple l'histoire du mastic, une spécialité de l'île de Chio à l'est de la mer Égée. Cette gomme est obtenue à partir du Pistacia lentiscus, végétal répandu dans de nombreuses parties de la Méditerranée, mais qui a développé des propriétés spéciales uniquement sur cette île. Le mastic a autant d'attributs culinaires et médicinaux que l'ail. Wikipedia cite son utilisation comme vernis, parfum, savon, substitut d'encens et onguent dans les églises orthodoxes. Ce fut l'ancêtre du chewing gum. Pendant la domination ottomane sur Chio, le mastic valait son pesant d'or. Les voleurs de mastic étaient exécutés sur ordre du Sultan. Lors des massacres de 1822, les habitants des villages où l'on cultivait le mastic furent dispensés de devenir esclaves du Sultan pour continuer à en fournir à son harem et à lui-même.
La diversification des ressources locales au cours des siècles a produit des paysages humanisés, à petite échelle, soignés comme des jardins, chacun d'entre eux, comme dans l'exemple de Chio, possédant des propriétés uniques, mais partageant une dynamique commune. Les historiens Purcell et Horden citent le poète W.H. Auden qui a loué "les distances courtes et les lieux définis" de la région. La plus grande bio-diversité s'est épanouie là où les humains pratiquaient de multiples activités mais avec modération. La bio-diversité a permis à des contributions extérieures (exemple la tomate) d'être absorbées sans perte de genius loci. Il y eut bien des désastres et des excès, incluant les nôtres - peut-être irrévocables - aujourd'hui. Mais quand cette dynamique a opéré avec succès, elle a permis à Homo sapiens de survivre pendant des milliers d'années.


En Provence: paysage rural en mosaïque, terres cultivées, garrigue
(sur la colline) et quelques bosquets. (photo Vincent Motte)

Les scientifiques parlent en 2010 de 'co-évolution' entre Homo sapiens et d'autres espèces pour leur bénéfice mutuel. Nous devenons une parcelle d'une "mosaïque vivante", souvent endommagée, mais dotée d'un pouvoir remarquable de récupération, grâce à sa propre diversité. Notre surprise devant cette révélation est due en partie, comme le proclame Oliver Rackham dans The Mediterranean in History, aux énormes préjugés de la culture nordique devant un monde méridional: "Les historiens d'Europe du nord ou ceux qui sont sous influence nordique ou centrale européenne, ont tendance à présenter les terres méditerranéennes comme des "paysages dégradés" que des millénaires de maltraitance humaine ont amené à  une ruine progressive et "irréversible". Il est certain que ceux qui voit la Nature comme de vastes et luxuriantes forêts - tropicales ou tempérées - peuvent ne pas admirer des "petits carrés de terre ocre, recuits par le soleil ..." Lorsque je suis arrivée en Provence au début des années soixante-dix, je me retrouvée essayant de convaincre des étudiants américains originaires des Montagnes Rocheuses que les vignobles en hiver, taillés pour la repousse du printemps, possédaient leur beauté intrinsèque. Les espaces purement sauvages sont rares en Méditerranée, mais la notion romantique de l'opposition nature/culture ne l'est pas moins.

Lorsque je me suis mise à jardiner dans le Midi pratiquer le jardinage en Provence en 1975, la France commençait à peine à explorer le style "anglais" (ou plutôt "britannique") dans les jardins. Les gens ne cessaient de me dire qu'il n'existait pas de vrais jardins dans le sud. En Grèce aujourd'hui, il est encore commun de dire que le paysage en son entier est un jardin, et qu'il n'y a rien d'autre. Un expatrié britannique, membre de la MGS, songeant aux "mixed borders" (plates-bandes) s'est exclamé un jour: "Quel dommage qu'il n'existe pas de tradition nationale du jardin en Italie!" En Espagne une autre expatriée britannique rejetait les efforts locaux comme "une simple cour intérieure avec deux trois arbres fruitiers et des pots de fleurs - pas vraiment un jardin." Ce malentendu culturel est en fait un problème de définition. En écrivant mon premier livre, Jardins de Provence, pour lequel j'ai visité plus de deux cents jardins, j'en suis venue à comprendre trois différences principales entre jardins britanniques et méditerranéens. Les premiers sont essentiellement floraux, les second ne le sont pas. La romancière et jardinière américaine Edith Wharton, écrivant en 1903, explique ceci admirablement: "Quoiqu'il soit exagéré de dire qu'il n'y a pas de fleurs dans les jardins italiens, il n'en demeure pas moins que pour aimer et apprécier l'art du jardinage italien, on doit se souvenir qu'il est indépendant de la floriculture. Le jardin italien n'existe pas pour ses fleurs; ses fleurs existent pour lui; ce ne sont que d'ultimes et peu fréquentes adjonctions à ses beautés, une gracieuse parenthèse qui n'est qu'une touche supplémentaire dans l'effet général d'enchantement. Ceci s'explique sans doute en partie par la difficulté à cultiver autre chose que des fleurs printanières dans un climat aussi chaud et sec, et le résultat a été un merveilleux développement des effets plus permanents que l'on obtient par les trois autres principes de composition des jardins - le marbre, l'eau, et la verdure des plantes persistantes - avec comme résultat de leur habile combinaison, un charme indépendant des saisons."


Jardin de verdure et de pierre: la végétation à La Louve,
création de Nicole de Vésian

Ce dernier point est particulièrement bien vu: les jardins britanniques sont destinés à être appréciés en été, alors que l'été est la pire saison de l'année en Méditerranée. Les plantes méridionales ont trouvé diverses façons de s'adapter à la chaleur et à la sécheresse estivale. Certaines ont terminé leur cycle de croissance (les annuelles) ou se sont endormies (les bulbes et de nombreux arbustes et vivaces). Beaucoup concentrent leur sève en essence aromatique dans leurs épines, leurs aiguilles ou leur coriace feuillage persistant pour limiter l'évaporation. On devrait bien s'aviser d'imiter ces plantes: l'invention des vacances d'été a rendu un bien piètre service à la fois aux touristes et aux écosystèmes côtiers méditerranéens. Dans de nombreuses régions touristiques comme en Corse, les propriétaires de résidences secondaires y prennent leurs quartiers au printemps ou à l'automne, les louant très cher en été à de naïves victimes de la mode.

Enfin, j'ai découvert peut-être la principale différence entre nord et sud: les jardins méridionaux traditionnels n'ont jamais été purement - ou simplement - ornementaux. Ce sont les gens du nord qui ont inventé après la Renaissance un idéal de "poésie de la Nature étrangère à tout utilitarisme vulgaire". Edith Wharton aborde aussi le sujet lorsqu'elle décrit des villas florentines; "Nombreux sont les parterres et terrasses qui ont disparu devant la soif britannique de pelouse, nombreuses sont les oliveraies et les vignobles qui laissé la place aux maigres 'spécimens arboricoles' si chers aux paysagistes anglais". La simple cour intérieure mentionnée plus haut avec ses fruitiers et ses pots de fleurs est en fait ce que les historiens appellent "jardin vernaculaire" - on dirait plutôt un modeste jardin familial - que ce soit en Espagne, en Grèce ou en Provence. Le peintre Vincent van Gogh admirait beaucoup ces "jardins de fermes, avec leurs merveilleux grands rosiers provençaux, et les vignes et les figuiers! C'est tout un poème." La paysagiste provençale contemporaine Dominique Lafourcade a affiché dans son bureau une citation librement traduite d'Horace: "Celui qui marie l'utilitaire et le beau, la simplicité et la grandeur, n'a pas agi en vain."

La logique du lieu
Les historiens Horden et Purcell consacre une longue section de leur livre aux jardins maraîchers, décrits comme à petite échelle, intensifs (en terme de nombre de récoltes et de main d'oeuvre requise) et en quantité de récoltes, grâce à l'intercalage et la succession rapide des fruits et des légumes. Les auteurs de The Mediterranean Basin (2010) recommandent fortement - comme modèle d'utilisation future des terres dans le monde entier - un système appelé "'dehesa' qui s'inspire aussi d'une polyculture en superposition. Ici des arbres fruitiers abritent des cultures annuelles qui alternent avec des élevages de bétail: châtaigniers, blé et porcs dans les Cévennes, oliviers, moutons et plantes pour l'industrie des parfums près de Grasse, arganiers, chèvres et blé ou orge au Maroc, et ainsi de suite. La diversification dans tous les cas est garante d'un haut niveau de durabilité sans déperdition de ressources. Il n'y a aucune raison de croire que ces paysages productifs ne seraient pas harmonieux; au contraire, c'est souvent leur captivante beauté qui attire visiteurs et nouveaux habitants.

Cultivateurs et jardiniers ont toujours partagé la même proximité avec les conditions locales, avec la logique du terroir et de chaque site. Les jardins familiaux méditerranéens (le hortus numerosus loué par l'auteur romain Columelle) ont toujours bénéficié d'une variété similaire, étroitement liée à chaque saison. Aujourd'hui encore, même les jardins les plus sophistiqués produisent de la nourriture - au moins des fruits, des herbes aromatiques et l'huile d'olive maison, fierté du propriétaire. L'adaptation au climat est toujours un souci prédominant: une maison se niche au creux d'une crête et non au sommet d'une colline, à l'abri des vents dominants, face au soleil. Les haies de végétaux persistants et les bosquets servent de coupe-vents. De grands arbres à feuilles caduques ou bien des vignes ou des glycines (qui se mettent en feuille tard en saison) offrent leur ombrage à la maison en été mais laissent entrer le soleil en hiver. Les plantes grimpantes et les vignes-vierges isolent les murs, souvent fort épais et aux étroites ouvertures. Elles ne doivent pas gêner les volets qui, bien gérés, maintiennent une température raisonnablement constante à l'intérieur. Tout participe à une gestion économique et astucieuse des forces naturelles - vent, soleil et eau - pour un maximum de protection, pour un optimum de profit et de plaisir.

Cette obéissance frugale à la logique du lieu est ce que les jardiniers nouveaux venus dans le sud négligent fréquemment, souvent parce qu'ils en ignorent simplement l'existence. En climat tempéré, les jardiniers peuvent expérimenter avec plusieurs styles, inspirés de magazines ou de livres, et en changer souvent, si ça leur plaît. Dans les régions industrialisés depuis longtemps, la corrélation avec le paysage extérieur ni pas toujours possible ou désirable et chaque jardin devient un monde à lui tout seul. Là où les paysages vernaculaires ont disparu depuis des générations, comme dans certaines parties de Californie, le style des maisons et de jardins peut faire se juxtaposer manoirs Tudor, bâtisses hispano-coloniales et chalets suisses. Ceci est une façon de décliner une diversité infinie, dans laquelle chaque domaine représente le rêve individuel d'un propriétaire. La Riviera française en a fourni un exemple précoce, sur une grande échelle.

Maints paysages de la façade méditerranéenne, moins industrialisée que le nord, ont gardé leurs liens de proximité avec la campagne environnante. Les matériaux de construction (terre, pierres, torchis etc.) proviennent souvent des environs immédiats. Maison, jardin et paysage sont inévitablement liés, les démarcations sont souvent gommées. L'aménagement des pentes en terrasses, configuration méditerranéenne caractéristique, combine les vues les plus larges et les meilleurs abris. Chaque exemple offre sa propre forme, sa topographie originale et son micro-climat. La variété de jardins créés sur des murettes de pierres sèches est infinie, comme peuvent le constater de nombreux visiteurs de la région. L'imagination de chaque jardinier perçoit et crée quelque chose de personnel et de distinct. Mais la logique du site n'en est pas moins inexorable; si le drainage n'a pas été prévu, les terrasses sont promises à l'effondrement. On pourrait comparer ici le jardinage et la cuisine méditerranéenne, qui offre un riche assortiment d'inventions régionales et personnelles, mais les situe dans un style d'ensemble (fondé sur des aliments sains, frais et de saison).

Dans les deux cas, comme dans celui de l'artisanat, la version paysanne traditionnelle incarne le caractère local mais se décline aussi facilement en des productions de luxe à destination de connaisseurs, parfois fort éloignés géographiquement. Bien entendu les jardins ne sont pas denrée exportable, mais des amateurs étrangers les visitent ou s'y installent, amenant leurs propres contributions. Les résultats sont de nouveaux hybrides, allant du réel enrichissement de ce qui préexistait (comme dans le cas de la tomate) à l'uniformité industrielle sans racines. C'est précisément le débat qui fait rage actuellement parmi les producteurs de vins du climat méditerranéen du monde entier - faut-il privilégier le terroir, ou bien l'uniformisation globale? Les nouvelles histoires de l'écologie suggèrent, pourtant, que nous ne sommes pas limités à une ennuyeuse polarité entre insularité et prédominance multinationale. Les cultivateurs méditerranéens ont depuis longtemps trouvé des solutions médianes ou alternatives subvenant à la fois aux besoins de leur famille et à ceux de leur clientèle de luxe, sans - cela va sans dire - rien sacrifier de leur individualité, de leur créativité et de leur diversité.

Un modèle pour l'avenir?
Il n'est pas question de retourner en arrière. Personne aujourd'hui ne voudrait revenir à la misère des temps passés. Mais l'héritage méditerranéen a beaucoup à offrir pour l'avenir. Son mélange du nécessaire et de l'inventif, du pratique et du beau, du local et de l'exotique, attire de nombreux jardiniers aujourd'hui. Le jardin vernaculaire , qui marie à chaque saison économie et beauté, devient aisément un jardin de plaisir moderne. Il ne s'agit pas simplement d'ajouter des aromatiques ou quelques légumes. Le jardin méditerranéen n'est pas créé pour offrir une série de "tableaux" attirants pour l'oeil, destines à être admirés depuis une grande pelouse ensoleillée. C'est plutôt une expérience enveloppante, avec ses étages de végétation pour l'ombre d'été, ses lieux où l'on boit un verre, ou l'on dîne, où l'on s'assied, où l'on s'agenouille, où l'on fait même la sieste sous un arbre. Une immersion.

Un tel jardin devient aussi une ressource multiple, avec les nombreuses utilisations dont on a parlé et d'autres à inventer. Ceci ne sera possible que si le jardinier ou la jardinière sait utiliser la flore pour ses nombreuses utilisations pratiques autant que pour ses qualités ornementales. Quiconque jardine doit aussi être sensibilisé aux écosystèmes locaux, cultivés et sauvages, et se transforme en une sorte de naturaliste. Les savoirs rustiques autrefois nécessaire à la survie, redeviennent une source de plaisir, et aussi, dans une perspective plus vaste, une aide à la survie à un autre niveau - celui du jardin planétaire. Ceci pourra impliquer non seulement une conscience écologique globale, mais aussi de nouvelles pratiques sociétales. Autrefois la vie à la campagne était souvent marquée par de longues mésententes et des querelles familiales. Aujourd'hui en beaucoup de lieux, la pratique du jardinage a permis que de nouvelles alliances, des clubs, des échanges se forment, permettant l'intégration d'étrangers dans des communautés sans cesse renouvelées. Il existe maintenant de nouvelles formes de tourisme vert très inventives. Les jardiniers méditerranéens ont diversifié leurs ressources pendant des millénaires; aujourd'hui ouvrir des jardins au public est devenu une modeste source de revenus.


Ombrage par végétation en étages au Mas d'Altavès, en Provence

Ce qui est le plus intéressant, c'est la leçon des petits carrés de terre ocre - la preuve que l'humanité peut effectivement vivre durablement en symbiose avec la nature. Le modèle qu'ils nous offrent est celui d'un partage des bénéfices pour les deux partenaires, et non un refus de satisfaire les aspirations des hommes. Les vignes, les arbres fruitiers, et aussi le cheptel, périraient sans intervention humaine. Les jardins réguliers et les jardins naturels ne sont pas opposables comme ils le sont dans l'Europe du nord. Le buis, le laurier, le laurier-tin, le pistachier-lentisque - toutes ces plantes qui tapissent les coteaux méditerranéens se prêtent admirablement à la taille. Comme les rochers locaux, ces plantes peuvent rester "sauvages" (sans intervention de la main de l'homme), et servir à des fins pratiques en tant que murets ou haies, ou bien se transformer en œuvres sculptées, en art paysager.

Les historiens Horden et Purcell résument très bien cette évolution: "La thèse selon laquelle les humains n'ont pu avoir qu'un impact presque entièrement négatif sur la nature - largement partagée parmi les historiens de l'environnement, les géographes, les écologues et les environnementalistes qui s'intéressent à l'histoire - perpétue paradoxalement les vieux stéréotypes occidentaux de l'activité humaine comme pro-active, dominatrice et séparée d'une nature qui est passive et statique. Une thèse plus au fait des données empiriquement récoltées à la fin du vingtième siècle et de la théorie écologique courante mettrait en avant le fait que les relations entre humains et nature sont interactives et incorporées dans un environnement kaléidoscopique où rien ou presque rien n'est permanent".

Le poète romain Virgile savait déjà cela, qui écrivait ses Géorgiques essentiellement comme propagande auprès des soldats romains qui prenaient possession des terres arables confisquées aux fermiers. Mais sa description d'un jardin familial méditerranéen est encore valable aux yeux de beaucoup d'entre nous aujourd'hui: "Ce petit jardin est un lieu charmant qui joint l'utile à l'agréable!..  Un jardin plein d'attraits qui réjouit, protège, nourrit et chasse l'anxiété. C'est un jardin qui revigore les membres, et  captive l'oeil. Le travail qu'il demande est payé au centuple! Celui qui le cultive y jouit de mille sortes de bonheurs!"

Livres récents révisant l'histoire de Méditerranée dans une perspective écologique

  • Jacques Blondel, James Aronson, J.-Y Bodiou et G. Bœuf, The Mediterranean Basin – biological diversity in space and time, Oxford University Press, 2010.
  • Peregrine Horden et Nicholas Purcell, The Corrupting Sea: A Study of Mediterranean History. Blackwell Publishing, 2000.
  • David Abulafia, ed., Méditerranée, berceau de l'histoire, l’Archipel, 2004.
  • W.V. Harris, ed., Rethinking the Mediterranean, Oxford University Press, 2005.
  • Pierre Lieutaghi, Petite ethnobotanique méditerranéenne, Actes Sud, 2006.
  • John D. Thompson, Plant Evolutionin the Mediterranean, Oxford University Press, 2005.
  • Peter R. Dallman, Plant Life in the World’s Mediterranean Climates. California Native Plant Society, University of California Press, 1998.
  • Louis Albertini, Agricultures méditerranéennes. Agronomie et paysages des origines à nos jours. Actes Sud, 2009.

Voir aussi

  • Olivier Filippi, Pour un jardin sans arrosage, Actes Sud, 2007
  • James Aronson, Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive du CNRS à Montpellier; co-auteur de La Restauration écologique.
  • Edith Wharton, Villas et jardins d'Italie. Tallandier, 2009.
  • Ford Madox Ford, Provence. Ecco Press, New York, 1979.


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