Société des jardins méditerranéens
Mediterranean Garden Society

Les plantes sauvages et le jardin Sparoza

par Caroline Harbouri ; Traduction : Jean Vaché

La photographie en haut de cette page montre des fleurs sauvages Sparoza flanc de colline au mois de mars (Photo: Rosey Boehm)

The Mediterranean Garden est une publication consacrée aux jardins en climats méditerranéens, écrite par des jardiniers méditerranéens et à leur intention. Et pourtant, comme vous l’aurez remarqué, nous publions aussi de temps en temps des articles sur les fleurs sauvages. La raison en est très simple : dans les jardins méditerranéens il est particulièrement impossible de tracer une frontière entre plantes « cultivées » et plantes « sauvages ».

 Ce qui est une mauvaise herbe pour l’un est un trésor pour l’autre. Je n’oublierai jamais mon chagrin le jour où le propriétaire de notre première maison de location au début des années soixante-dix fit entièrement désherber l’aubriète que j’avais cultivée avec tant de soins. Pour lui, c’était « une saleté » ; pour moi, elle avait une signification particulière parce que j’avais récemment vu pour la première fois Aubrieta deltoidea poussant sauvage sur le Mont Parnitha en Attique. C’était pour moi une plante de jardin cultivée en Angleterre. La voir pousser spontanément dans la nature m’avait procuré une sensation enivrante de reconnaissance, lorsqu’une chose que l’on ne connaît qu’en théorie vous apparaît brusquement dans toute son évidence : toutes les plantes de jardin ont d’abord été des plantes sauvages dans une partie du monde. A l’inverse du propriétaire qui considérait l’aubriète comme une mauvaise herbe, mon père m’avait un jour offert quelques plants d’Asphodeline lutea de son jardin de Londres en me disant « Je suis sûr que tu ne pourras pas en acheter en Grèce. » Et il avait raison en ceci que je n’ai jamais vu d’A. lutea en vente dans aucune pépinière grecque. Cependant, comme je lui fis remarquer gentiment (ne voulant pas paraître dédaigner son cadeau), je l’avais vue récemment fleurir en masses entre les rochers des gorges de Therissos en Crète.

Est-ce que vous cultivez du muguet (Convallaria majalis) dans votre jardin ? Ou du sceau de Salomon (Polygonatum odoratum) ? Ou du lis de la Madone (Lilium candidum) ? Dans mon esprit, le sceau de Salomon est associé à des recoins ombragés de jardins anglais à l’ancienne, et pourtant ces trois plantes poussent spontanément dans la nature en Grèce.


Lilium candidum (Yvonne Barton)

L’une des motivations des fondateurs de la MGS en 1994 était la quasi inexistence d’information pour ceux qui essayaient de jardiner dans des conditions méditerranéennes. Depuis la situation s’est améliorée, et de nombreux livres ont été écrit sur le sujet (dont pas mal par des membres de la MGS). On tient de plus en plus compte de la nécessité d’avoir des jardins compatibles avec le climat. Certaines régions possèdent un bon nombre de pépinières qui offrent des plantes adaptées à la sécheresse, tandis que d’autres sont moins bien loties, mais même dans les grands « Garden Centers » commerciaux, on arrive à se procurer les grands classiques du jardin méditerranéen : le romarin, par exemple, et la lavande, et peut-être aussi un ou deux représentants du genre Cistus. C’est là que nous voyons à quel point est poreuse la frontière entre sauvages et cultivées. Car Rosmarinus officinalis et de nombreuses espèces de Lavandula et de Cistus sont natives du Bassin Méditerranéen. (Un autre souvenir : Lavandula stoechas, la seule lavande que je n’ai jamais tenté de faire pousser dans le sol alcalin de mon jardin, et qui fleurissait au bord de la route dans l’île de Chio.)


Lavandula stoechas (Alisdair Aird)

Admettons l’évidence : les plantes sauvages qui nous entourent se sont développées au cours des millénaires de telle sorte qu’elles sont parfaitement adaptées aux conditions actuelles de climat et de terrain. Si elles ne l’avaient pas fait, elles ne seraient tout simplement pas là. Le jardinage est un mélange inextricable de sens artistique, de labeur manuel, de chimie, de biologie et d’une étrange sensibilité innée aux plantes et à leurs besoins qu’on appelle le pouce vert ; ce qui est sûr, c’est que plus on en saura sur les besoins de chaque plante, mieux on pourra choisir et cultiver des espèces qui profiteront des conditions que nous leurs offrirons, qu’il s’agisse de plantes sauvages ou cultivées. Ce sont les plantes sauvages de notre paysage méditerranéen qui ont le plus à nous apprendre sur les techniques de survie par grande chaleur et sécheresse.

Bien entendu, jardiner c’est aussi pratiquer avec constance une politique de sélection et assurer une mission de ‘casques bleus’ entre plantes concurrentielles. Les plantes sauvages ne sont pas toutes les bienvenues dans le jardin car elles peuvent le coloniser en plus grands nombres qu’il serait souhaitable. Au début du mois de mai, j’ai passé une semaine dans un jardin provençal à désherber et j’ai éliminé un grand nombre de plantules de Viburnum tinus, Quercus coccifera, Smilax aspera et d’Asparagus acutifolius.  Si on n’intervenait pas dans ce jardin, ces plantes, telle la Belle au Bois Dormant, prendraient rapidement le dessus et formerait d’impénétrables taillis, nullement gênées par le manque d’eau en été. (J’ai la certitude que Viburnum tinus – un vrai dur de durs – finirait par dominer au bout du compte.)


Viburnum tinus (Yvonne Barton)

Tournons-nous vers un autre jardin champêtre, le jardin de la MGS à Sparoza et examinons en détail la façon dont les plantes sauvages y sont accueillies.

Jaqueline Tyrwhitt, qui créa ce jardin dans les années soixante, faisait pousser de très nombreuses plantes de Grèce, ainsi que des végétaux originaires d’autres régions au climat méditerranéen, plus quelques exotiques. Son critère dans le choix d’une plante était sa capacité à prospérer dans les rudes conditions qu’offre le flanc de colline de Sparoza : un sol pauvre, pierreux, alcalin avec de forts vents desséchants et une sécheresse extrême en été. L’actuelle gestionnaire du jardin, Sally Razelou, applique des règles identiques ; elle va même au-delà puisqu’elle met à l’épreuve la tolérance à la sécheresse de ces plantes en laissant de vastes zones du jardin sans arrosage et en transférant progressivement les espèces exotiques qui ne peuvent subsister sans eau en été (par exemple Cascabela thevetia, Salvia discolor) vers des pots où elles peuvent recevoir ces soins spéciaux. Les plantes méditerranéennes de ce jardin peuvent être classées en trois groupes : les spontanées, c’est-à-dire les plantes sauvages, celles qui sont natives de Grèce mais ne poussent pas sur la colline de Sparoza et ont donc été introduites, enfin celles qui sont originaires d’autres régions de climat méditerranéen en dehors de la Grèce.

Le jardin de Sparoza peut être divisé en plusieurs unités distinctes : citons le flanc de colline au nord de la maison, les trois terrasses sur le côté est, le ‘jardin de Derek’ entre les terrasses et les bassins, la zone de « phrygana » (garrigue) au sud et « l’aire de battage » au sud-ouest.


Sparoza, la zone de « phrygana » (garrigue) au mois de mai (Rosey Boehm)

Le flanc de colline et la zone de phrygana sont les parties sauvages du jardin où la flore spontanée est particulièrement encouragée et admirée. C’est ici que poussent de nombreux géophytes (grosso modo, des bulbeuses), entre autres Prospero autumnale et Cyclamen graecum en automne suivis par les muscaris à fleurs en grappe (Muscari neglectum et Leopoldia comosa), la minuscule Gagea graeca et l’iris des serpents brun et vert (Iris tuberosa) au printemps. Au printemps aussi Anemone coronaria produit une multitude de fleurs dont la couleur va du blanc au mauve en passant par le rose. En fin d’été ou au début du printemps les hautes tiges aux fleurs blanches de la scille maritime (Drimia maritima) émergent du flanc de colline désormais presque entièrement dépourvu de fleurs. Au printemps dans la zone de phrygana, des masses d’asphodèles (Asphodelus aestivus) se dressent avec leur vaguement sinistres fleurs brunes et blanches ; une fois que les plantes ont fini de fleurir, les tiges sèches et les feuilles sont coupées et broyées pour faire du mulch. Le chêne kermès (Quercus coccifera) et le lentisque sont tous deux natifs de la colline, comme l’est Phlomis fruticosa. L’épiaire des brisants, Prasium majus, aux fleurs blanches sort de terre au printemps et a disparu en juin. 

Il y a de nombreuses annuelles, y compris le coquelicot (Papaver rhoeas) et une quantité de composées et d’ombellifères, ainsi que des graminées. La plupart d’entre elles surgissent dans tout le jardin mais lorsqu’elles ne sont pas gênantes pour d’autres plantes on les laisse et on en profite pendant leur courte saison. Ce qu’on appelle « aire de battage » (mais qui n’en est pas une — d’où l’utilisation des guillemets — mais une sorte de plateau circulaire) a été autrefois une pelouse et est aujourd’hui cultivé en prairie, non arrosée et tondue après la fin de la floraison.


Une vue de l'aire de battage au mois d'avril (Davina Michaelides

« Le jardin de Derek » a été créé par Derek Toms pour accueillir les plantes de la Grèce. Il n’est par conséquent pas étonnant d’y trouver certaines des plantes autochtones (c’est à dire sauvages) qui ont été introduites dans le jardin, y compris des bulbes – Narcissus serotinus, des crocus(Crocus goulimyi, C. cartwrightianus et C. niveus)et Tulipa saxatilis – et des sous-arbrisseaux – comme Convolvulus oleifolius ; la splendide Mandragora officinalis pousse aussi ici (M. officinarum peut s’admirer ailleurs dans le jardin). La plate-bande au dessus des terrasses est l’hôte de Ebenus cretica and Origanum dictamnus, deux plantes originaires de Crète (la première plantée par Jacky Tyrwhitt), et des boules épineuses de Euphorbia acanthothamnos. Des plantes d’autres parties de la Grèce ont été introduites aussi sur les terrasses : Tulipa undulatifolia (syn. boeotica), Salvia officinalis et S. triloba, Medicago arborea, Delphinium staphisagria et deux espèces d’acanthe A. mollis et A. balcanicus et bien d’autres plantes encore. L’une de mes favorites est la fritillaire à fleurs noires, Fritillaria obliqua. À côté de la pseudo aire de battage on trouvera des grosses touffes de Ptilostemon chamaepeuce – plante, soit dit en passant, que j’avais aussi découverte poussant dans les gorges de Therissos le même jour où j’avais aperçu Asphodeline lutea, la plante que mon père chérissait en tant que plante de jardin. Entre « l’aire de battage » et l’entrée de la maison se trouvent de magnifiques euphorbes arborescentes sphériques, Euphorbia dendroides, resplendissante de fleurs couleur citron vert au printemps, puis défeuillées et nues en été. On aperçoit aussi E. characias aussi bien dans le jardin que sur le flanc de colline qui le domine. En fin d’hiver des touffes d’Iris unguicularis ssp. cretensis commencent à fleurir dans tout le jardin. L’iris barbu, Iris × germanica, pousse aussi dans de nombreux coins du jardin — un fidèle ami, puisque ses feuilles gris-vert conservent une présence substantielle même pendant les mois les plus chauds et les plus secs de l’année, période de repos pour les jardins méditerranéens.


Iris unguicularis ssp. cretensis à Sparoza au mois de janvier (Davina Michaelides)

À l’exception de quelques oliviers qui ont survécu, tous les arbres sur la colline et dans le jardin à proprement parler ont été plantés par Jacky Tyrwhitt (les photographies anciennes révèlent un paysage sans arbres). Elle a utilisé essentiellement des arbres grecs : des pins (Pinus halepensis et P. pinea), des cyprès (Cupressus sempervirens), des amandiers (Prunus dulcis), des arbres de Judée (Cercis siliquastrum) et des caroubiers (Ceratonia siliqua).

En ce qui concerne les plantes d’autres climats méditerranéens dans le monde, il y en a tant que je ne puis donner ici qu’une brève indication de quelques-unes de leurs lointaines patries. D’Europe proviennent par exemple Aphyllanthes monspeliensis (Midi de la France) et Buxus balearica (Majorque, cadeau de Heidi Gildemeister). De Californie vient Artemisia californica, et d’Australie Grevillea robusta. Les plantes australiennes sont souvent difficiles à intégrer esthétiquement dans les jardins européens, car leur apparence est tellement différente, mais le Grevillea est parfaitement à sa place sur la terrasse du bas. D’Afrique du Sud nous vient Eriocephalus africanus ainsi qu’une varieté de bulbes : Gladiolus tristis, Ixia, Chasmanthe


Aphyllanthes monspeliensis

Peu importe leur provenance, toutes sont à proprement parler des plantes « sauvages ». Toutes sont heureuses à Sparoza. Toutes indiquent que les jardiners méditerranéens ne peuvent mieux faire que de regarder autour d’eux, où qu’ils se trouvent dans le monde méditerranéen qui est le leur. Nous pouvons oublier la dichotomie complètement artificielle entre plantes sauvages et plantes cultivées et nous réjouir de l’immense champ de possibilités qui s’ouvre à nous.

Je voudrais terminer sur la passerine tartonraire, Thymelaea tartonraira, plante méditerranéenne éminemment désirable, un véritable supplice de Tantale. C’est une beauté ; un sous-arbrisseau ligneux à croissance lente, aux feuilles petites et dures, légèrement soyeuses d’une couleur entre le vert olive et le gris-vert mises en valeur par de minuscules fleurs d’un jaune crème pâle. Quel merveilleux complément elle ferait à n’importe quel jardin sec. J’ai tenté plus d’une fois de la bouturer, mais sans succès. Pensant que mon échec n’était simplement dû qu’à mon inexpertise, j’ai demandé à Olivier Filippi s’il ne pourrait pas la faire entrer dans son catalogue ; « Ah, » m’a-t-il dit, « l’ennuyeux c’est qu’il est bien connu qu’elle est difficile à propager. » Je vous l’avais bien dit, le supplice de Tantale.


Thymelaea tartonraira (Photo BioLib.cz)

The Mediterranean Garden est la marque déposée de la Mediterranean Garden Society dans l’Union Européenne, l’Australie et les États-Unis d’Amérique

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